Cureghem: l’avenir à portée de crampons

par Clarisse Castry, Laura Ramiro, Alexandre Decoster, Dylan Vander Elst, Sara Wauters

Cureghem: l’avenir à portée de crampons

Cureghem: l’avenir à portée de crampons

Clarisse Castry, Laura Ramiro, Alexandre Decoster, Dylan Vander Elst, Sara Wauters
Photos : Laura Ramiro
23 décembre 2016

Situé dans la commune d’Anderlecht, Cureghem, quartier en proie aux difficultés sociales et économiques, n’a pas bonne réputation. On le juge dangereux et sans avenir. Les jeunes du quartier se sentent délaissés par la commune et les politiques. Nombre d’entre eux ont trouvé dans le football une manière de se défouler, un lieu de sociabilité et surtout un moyen de construire, d’affirmer ou de revendiquer son identité. Brahim, éducateur de rue et créateur du FC Jorez, Thierry Pastur, directeur de l’asbl Fefa (pour Football-études-familles-Anderlecht), et Biser Alekov de l’ASBL Kham font partie de ceux qui mettent en place des initiatives pour faire bouger les choses et répondre aux besoins des jeunes. Avec eux, le ballon rond devient vecteur d’évasion, de cohésion et de formation.

FC Jorez, un club de foot, un quartier, une famille

Brahim, éducateur de rue, est l’un des fondateurs du FC Jorez, un club de foot pour les jeunes de Cureghem qui porte le nom de la place où ils ont l’habitude de se retrouver.

«Jorez un quartier!! Une famille!!!», peut-on lire en légende d’une photo postée sur le compte Facebook du FC Jorez-Anderlecht. Jorez, c’est tout ça, mais c’est surtout un club de foot par et pour les jeunes cureghemois né dans le quartier de la rue Jorez, à un jet de pierre de la station de métro Clémenceau.

 

Entre encadrement et défoulement

 

Brahim, éducateur de rue, a participé de près à la création de ce club. L’idée lui est venue après avoir constaté que les jeunes de son quartier se sentaient délaissés.

«Ils sont en colère d’être abandonnés, que rien ne soit fait pour eux. Pour la plupart, leur quotidien se résume à fumer, traîner ou dealer», explique-t-il.

«C’est important de soutenir ces jeunes en leur apportant un lieu où se lâcher et cela dans un cadre structuré. Le football répond à ces deux paramètres. Ça leur permet de se défouler, de se rencontrer, de penser à autre chose mais c’est également un moyen des les encadrer», considère le jeune homme. Et cela fait son effet. Si l’on en croit Brahim, «au début, les entraînements, on les commençait avec seulement trois joueurs. Aujourd’hui, ils arrivent tous à l’heure».

 

 

Le projet a été bien reçu par l’Échevinat des Sports, qui a mis le terrain «Franky Vercauteren» à disposition du club. Le FC Jorez est reconnu par l’Union belge et peut aussi compter sur un soutien associatif, si bien que les joueurs en herbe sont ainsi dispensés de payer une cotisation.

Mauvaise presse

Cette belle initiative a été quelque peu égratignée récemment. En septembre dernier, le club du FC Jorez de quatrième provinciale faisait parler de lui dans les journaux à la suite d’une bagarre lors d’un match avec le club bruxellois FC Survoyés de Neder. Jorez, accusé de violences et d’insultes à caractères racistes (démenties par Hassan Al Hilou, fondateur du FC Jorez Anderlecht) s’en est sorti avec plusieurs sanctions: l’Union belge a infligé une amende de 3.000 euros et l’obligation imposée par le comité provincial, pour toutes les personnes reprises sur la feuille de match, joueurs et officiels, de participer à une formation contre la violence.

Donnez-nous des terrains

Malgré cette épine dans le pied, Brahim reste convaincu que «c’est avec le football que les jeunes apprennent certaines valeurs et principes». Mais pour y arriver, il est plus que nécessaire d’avoir des infrastructures, totalement insuffisantes aujourd’hui, comme il l’a confié en colère à notre micro.

terrain de foot
Du côté de la commune, on tempère. Selon Vital Marage,  coordinateur des éducateurs de rue au sein du service de prévention de la commune d’Anderlecht, la situation de Cureghem qu’il qualifie de «quartier en faillite», est assez complexe. «Il faut sortir des caricatures et arrêter de dire qu’il n’y a jamais rien qui est fait pour les jeunes!», défend-il, tout en reconnaissant que le déploiement de politiques pour la jeunesse et le sport est plus que nécessaire à Cureghem. Thierry Pastur du projet Fefa (lire son interview ci-dessous) nuance aussi la critique des jeunes. «Les jeunes se plaignent des terrains abîmés. Mais qui les abîme? Pas les petits vieux du quartier…», observe-t-il. Mais le directeur du projet souligne un «manque indéniable d’activités sportives, pas seulement du foot, dans le quartier».

 

Le sport comme support identitaire

Le FC Jorez n’est pas le seul club de foot de Cureghem. Il y a aussi le FC Lemmens, le Club des trois bancs… autant de petits clubs, amateurs ou non, nés dans un quartier, une communauté, un groupe identitaire. Dans leur ouvrage Football et identités (Éditions de l’ULB, 2008), Jean-Michel De Wael et Alexandre Husting étudient l’identité à travers le football. Selon ces deux chercheurs, ce sport est souvent un moyen de remplacer des ressorts identitaires «traditionnels» (langue, religion, origine,…) Dans leur analyse, les auteurs expliquent que la rivalité entre deux clubs spécifiques peut traduire un désir d’exprimer son appartenance sociale, son origine ethnique, son identité religieuse ou encore ses idéologies politiques.

 

 

Projet FEFA: l'éducation par le ballon

À Cureghem, la commune d’Anderlecht a mis sur pied en 2004 le projet Fefa, pour Football-études-familles-Anderlecht.

L’idée est d’accompagner les jeunes de 4 à 18 ans dans leurs difficultés sociales et scolaires par le sport. Ce projet, en partenariat avec la commune Anderlecht, le Royal Sporting Club Anderlecht et l’Athénée Royal Leonardo da Vinci, donne aux jeunes la possibilité de faire partie d’un club de football tout en bénéficiant d’un suivi scolaire et d’un accueil psychosocial.

Nous somme allés à la rencontre de Thierry Pastur, le directeur de l’asbl FEFA.

C’est quoi le projet Fefa ?

Pourquoi le foot ?

Y-a-t-il une mixité dans l’équipe ?

Et les filles dans tout ça ?

Quel est le bilan du projet ?

Avec le football, il n'y a aucune différence entre les gens

S’il y en a bien un qui est décidé à créer des solidarités à Cureghem, c’est Biser Alekov. Cet habitant d’origine bulgare organise des activités culturelles et sportives à destination des jeunes roms de son quartier. Pour les intégrer et construire des ponts avec les autres communautés. 

Clarisse: Pouvez-vous vous présenter en quelques mots Biser?

Biser: Je suis arrivé de Bulgarie pour venir travailler à Bruxelles. Je suis un Rom bulgare comme on dit chez nous. Je vis à Bruxelles depuis maintenant huit ans. Je travaille en tant que médiateur scolaire. Je réalise aussi des projets pour faire bouger les choses pour la communauté rom, comme mon ASBL KHAM vzw.

Clarisse: Pourquoi avoir créé l’ASBL KHAM vzw? 

Biser: Sur la place du Conseil où j’habite, j’avais remarqué que beaucoup d’enfants et d’adolescents étaient libres et livrés à eux-mêmes en dehors des heures scolaires. Pour la plupart d’entre eux, le seul loisir était de jouer au football sur la place. Il y a des trams et des voitures qui passent à côté, c’est assez dangereux. Je me suis alors dit qu’il serait intéressant et nécessaire de créer un projet pour ces jeunes. J’ai demandé à des adolescents de m’aider dans ce projet en proposant des activités. J’ai aussi rencontré Cultureghem (espace de cohésion sociale, NDLR) avec qui je suis en collaboration aujourd’hui. Mon but premier est d’aider l’insertion des jeunes roms dans la commune et d’être solidaires les uns envers les autres.

Clarisse: En quoi consiste ce projet?

Biser: L’ASBL Kham vzw a été créé pour faciliter l’intégration des jeunes des communautés rom et dom (minorité syrienne victime de discriminations et de rejets comme les Roms, lire le reportage sur les Syriens Doms à Cureghem en suivant ce lien, NDLR). On collabore avec Cultureghem pour pouvoir faire des activités aux Abattoirs. On a pu mettre en place cinq ateliers: le foot/la lutte, le beat box, le théâtre, la danse et un atelier créatif. Ils ont aussi la possibilité de partir en visite dans des lieux culturels ou pays. Par exemple, je les ai emmenés voir Auschwitchz. C’est un projet qui fonctionne bien et il y a vraiment beaucoup de demandes.

Clarisse: Bénéficiez-vous de soutien financier, comme des subsides de la commune d’Anderlecht pour ce projet ?

Biser: On reçoit des subsides de la Communauté européenne. Elle donne des moyens financiers pour des projets menés dans l’Union européenne. On va aussi bientôt être aidé par la commune. Et bien sûr, nous avons du soutien de la Bulgarie, là d’où je viens.

Clarisse: On sait que le foot, l’un des loisirs que vous proposez, est très apprécié par la commune. Pourquoi selon vous?

Biser: C’est un loisir très demandé, c’est le plus demandé de nos ateliers. C’est pour cela qu’on a proposé une collaboration avec Cultureghem pour pouvoir pratiquer dans les abattoirs. C’était trop dangereux sur la place du Conseil. C’est un sport multiculturel et le plus joué par nos jeunes. Le football, c’est l’opportunité de rencontrer d’autres personnes, d’échanger et de découvrir d’autres cultures. Avec le football, il n’y a aucune différence entre les gens, on n’a pas besoin de se connaître pour jouer…

Clarisse: Vous dites que le foot est un sport multiculturel, mais est-ce que vous remarquez tout de même des tensions entre différentes communautés? 

Biser: Non, non… Chez nous il y a des Bulgares, des Roms, des Marocains, des Syriens… qui jouent et il n’y a pas de tensions ni de conflits. C’est justement un moment de rencontre et d’échange.

Clarisse: Pourquoi avez-vous choisi le quartier de Cureghem pour ce projet?

Biser:  Il y a beaucoup de Bulgares et de Roms dans ce quartier. C’est un quartier de passage pour nous mais qui est devenu notre chez-nous. Nous sommes une grosse communauté et on se retrouve tous à Cureghem. Et comme ça, notre langue et notre culture ne sont pas perdus. En plus, c’est plus facile pour nous…

Clarisse: Les jeunes Cureghemois se plaignent du peu de terrains mais aussi des terrains défectueux, qu’est-ce que vous en pensez?

Biser: C’est vrai! Je trouve qu’il n’y a pas beaucoup de terrains, les terrains sont fermés. Je suis content de voir que les enfants de l’ASBL peuvent jouer au football dans les abattoirs, mais j’aimerais un vrai terrain de football et eux aussi… Pour l’instant, on prend ce qu’on a, c’est beaucoup mieux que rien!

 

BruXitizen : Les identités de Cureghem sous les projos

Ce reportage s’inscrit dans le projet BruXitizen 2016 qui avait pour thème « Jeunes : identités sous contrôle ? ». Bruxitizen s’est penché cette année sur le quartier de Cureghem, à Anderlecht.

Ce quartier, souvent mis en avant dans les médias pour ses «déficits», possède pourtant de nombreux atouts et une longue histoire d’accueil des populations immigrées. Plus qu’un quartier populaire, Cureghem agit comme un point d’entrée dans la ville pour les migrants.Et en tant que «quartier de transit», il est le témoin de dynamiques sociales et économiques étonnantes. Conséquence de c es incessants va-et-vient sur son sol, Cureghem constitue aussi le terreau d’identités multiples.

À l’heure où les questions identitaires ressurgissent en force sur la place publique (repli identitaire post-attentats; montée du populisme à nos portes comme de l’autre côté de l’océan), l’Agence Alter a choisi de s’immerger dans la richesse des identités de Cureghem.

À travers le regard des jeunes qui y habitent. Par le biais de la plume, du micro et du regard aiguisé d’autres jeunes, étudiants en journalisme de l’Université Saint-Louis, de Institut supérieur de formation sociale et de communication (ISFSC) et de l’Institut des hautes études des Communications sociales (IHECS) via le Bruxelles Bondy Blog.

Encadrés par des journalistes de l’Agence Alter, des photographes du collectif Krasnyi, l’illustratrice Lucie Castel et les professionnels de l’audiovisuel de l’asbl Gsara, ces étudiants ont pris le pouls de Cureghem, de ses jeunes habitants, de ses travailleurs sociaux, pour vous proposer cinq publications journalistiques «long format» sur la question des identités à Cureghem. Des productions multiformes alliant l’image, le texte et le son à découvrir sur http://altermedialab.be 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *